
Pâques 1916. L’Irlande, sous le joug du capitalisme
anglais depuis le 17ème siècle, se soulève contre
l’oppresseur. Le 24 avril à Dublin, capitale de la colonie
anglaise, James Connolly, membre de l’Internationale
Socialiste et à la tête de la Irish Republican Brotherhood
(“Fraternité républicaine irlandaise”), proclame la
République.
Une semaine plus tard, le centre de Dublin est en ruines, écrasé
par la puissante armée de l’impérialisme britannique. Les
dirigeants du mouvement, dont Connolly, sont arrêtés. Dans les
autres villes qui se sont soulevées, les républicains acceptent la
réalité de la victoire britannique et se rendent.
12 jours plus tard, Connolly, blessé et ligoté à une chaise, sera
exécuté par un peloton britannique. L’ordre régnait à
Dublin.
Pour Lénine, cet événement, malgré la défaite que les masses
irlandaises essuyèrent, fut la “pierre de touche” de la
position révolutionnaire sur la question nationale. En ceci, il
s’opposa vigoureusement à ceux qui, au sein du mouvement
socialiste, critiquèrent le soulèvement comme un
“putsch” :
“On ne peut parler de ‘putsch’, au sens
scientifique du terme, que lorsque la tentative
d’insurrection n’a rien révélé d’autre
qu’un cercle de conspirateurs ou d’absurdes maniaques,
et qu’elle n’a trouvé aucun écho dans les masses. Le
mouvement national irlandais, qui a derrière lui des siècles
d’existence (...) s’est traduit par des batailles de
rue auxquelles prirent part une partie de la petite bourgeoisie des
villes ainsi qu’une partie des ouvriers, après un long effort
de propagande au sein des masses, après des manifestations, des
interdictions de journaux, etc. Quiconque qualifie de putsch
pareille insurrection est, ou bien le pire des réactionnaires, ou
bien un doctrinaire absolument incapable de se représenter la
révolution sociale comme un phénomène vivant.”
L’héroïque insurrection de Pâques, peu connue en France,
reste un événement important dans l’histoire du mouvement
ouvrier. Connolly en particulier est une figure emblématique de la
gauche irlandaise et du mouvement républicain. Aujourd’hui,
il est encore plus important de tracer une voie ouvrière à
l’unification de l’Irlande et à la fin de la domination
impérialiste, les militants de l’Irish Republican Army (IRA
— Armée républicaine irlandaise), qui se veulent les
héritiers de Connolly et de 1916, ayant recommencé leur campagne
d’attentats contre l’impérialisme britannique.
Connolly et la guerre
Comme la révolution bolchévique, le soulèvement de Pâques 1916 a
été déclenché par une combinaison de deux facteurs : d’une
part, les conditions sociales des masses, fortement opprimées et
exploitées, d’autre part la guerre mondiale.
En Russie, le rôle de la guerre fut prédominant à cause du fait
qu’elle renforça toutes les contradictions dans la société
russe et qu’elle révéla l’incapacité du tsarisme de
faire autre chose que mener le pays à la catastrophe.
C’est cette situation qui poussa les masses à la révolution
de février et, ensuite, à la prise de pouvoir bolchévique.
En Irlande, les conséquences de la guerre furent toutes autres. En
1912, face au licenciement de plus de 2.000 catholiques provoqué
par l’Ulster Volunteer Force (UVF — “Forces des
volontaires d’Ulster”), organisation créée afin de
mobiliser les masses des travailleurs protestants en défense de
leurs privilèges et de l’union avec la Grande-Bretagne, les
masses catholiques — largement majoritaires —
s’armèrent et créèrent des milices — les Irish National
Volunteers (INV — “Volontaires nationaux
irlandais”) pour se défendre contre les bandes
protestantes.
La situation devint de plus en plus tendue. Le gouvernement
britannique, qui n’était pas convaincu de la nécessité
stratégique du maintien de sa domination politique en Irlande, se
lança dans une politique de “décolonisation” à la
va-vite, et promulgua en 1914 un projet de loi sur le “Home
Rule”.
La guerre mit fin aux espoirs d’indépendance.
L’Irlande, avec sa position stratégique à la fois sur la rive
orientale de l’Atlantique et sur les côtes anglaises, devait
rester sous la tutelle de Londres, au moins pour la durée de la
guerre. Les impérialistes soulignèrent clairement leur refus de
céder la région industrialisée du Nord — qui comprenait
notamment plusieurs chantiers navals — en avançant
l’idée de la partition de l’île pour la fin de la
guerre.
Montrant son intransigeance face à la pression indépendantiste dans
le nouveau contexte de la guerre mondiale, le gouvernement
britannique réussit son coup : les Irish National Volunteers
scissionnèrent, le dirigeant bourgeois Redmond appuyant la guerre
des britanniques et mettant des troupes — 200.000 hommes
— dans la balance.
Dégoûtée par la trahison de Redmond, une fraction plus conséquente
politiquement du mouvement indépendantiste bourgeois créa les Irish
Volunteers qui, eux, n’étaient forts que de 12.000 hommes.
Les bases du soulèvement de Pâques étaient jetées.
Si la guerre joua un rôle fondamental dans la préparation des
révolutions russe et irlandaise, les réponses des révolutionnaires
de ces deux pays furent très différentes.
Pour Lénine, la guerre constituait une confrontation entre pays
impérialistes, fruit logique du système capitaliste mondial, et la
tâche des révolutionnaires était donc de combattre la paix sociale
et l’union sacrée et pour la continuation de la lutte des
classes, même si celle-ci conduisait à la défaite.
Il s’agissait d’utiliser les conditions soulevées par
la guerre afin de poursuivre l’objectif de la révolution
socialiste : “Transformer la guerre impérialiste en guerre
civile” disait Lénine.
Le principal marxiste irlandais fut James Connolly. Dirigeant
syndicaliste, il avait joué un rôle fondamental dans la création du
mouvement ouvrier irlandais. Membre de l’aile gauche de
l’Internationale Socialiste, Connolly avait passé une partie
importante de sa vie militante à l’étranger — notamment
en Écosse et aux USA.
Si en 1908 et en 1912 Connolly et Lénine s’étaient rejoints
au sein de l’Internationale pour appuyer des positions de
gauche sur la question de la guerre, une fois le conflit commencé,
leurs positions furent très différentes, à la fois dans leur
méthode et dans leurs conclusions programmatiques.
Pour Connolly, la guerre était la faute de l’impérialisme
britannique particulièrement rapace. Celui-ci voulait à tout prix
maintenir son contrôle des mers face à un capitalisme en voie de
développement — celui de l’Allemagne — cherchant
ainsi à garder sa mainmise sur le développement capitaliste
mondial.
Dans ces circonstances, disait Connolly, une défaite militaire de
la Grande-Bretagne ouvrirait une période de paix mondiale et de
développement capitaliste dans laquelle les forces encore
embryonnaires du syndicalisme pourraient se développer, ouvrant
ainsi la voie au socialisme.
Comme il l’a dit en 1915, “chaque socialiste attend
avec impatience le plein développement du système capitaliste qui,
seul, rend possible le socialisme, mais qui ne peut avoir lieu
qu’en conséquence des efforts des capitalistes, inspirés par
des raisons égoïstes.”
Cette position est totalement fausse. Elle mélange tout ce
qu’il y a de passif et d'objectiviste dans les analyses les
plus mécanistes de l’Internationale —
l’inéluctabilité du socialisme et le rôle progressiste du
capitalisme — avec des illusions très fortes dans la
possibilité qu’une politique purement syndicale puisse
conduire les masses à la victoire.
Malgré ces graves erreurs, la position de Connolly après que la
guerre eut éclaté fut très différente de celle d’autres
dirigeants syndicalistes — notamment en France — qui,
bien qu’ils aient appuyé en 1912 l’appel utopiste de
l’Internationale à une grève générale illimitée et
internationale en cas de guerre, se sont rués dans les bras des
impérialistes pour fêter l’union sacrée et le massacre à
venir.
Connolly, lui, sut garder l’indépendance de classe face à la
bourgeoisie impérialiste dans la guerre. La tragédie de 1916,
c’est qu’il n’a pas su faire de même face à sa
propre bourgeoisie lors de l’insurrection.
Du syndicalisme au nationalisme ?
Jusqu’en 1914, Connolly considérait que l’indépendance
serait le résultat inévitable du développement de
l’impérialisme britannique, et la construction du mouvement
syndical serait l’arme principale des socialistes. Il était
bien placé pour le savoir. Il avait joué un rôle fondamental dans
la création du mouvement ouvrier irlandais qui, malgré le fait que
l’Irlande soit partie intégrante de la Grande-Bretagne, avait
des structures et des organisations complètement séparées de celles
du pays impérialiste.
La première centrale syndicale irlandaise, l’Irish Trade
Union Congress n’avait été créée qu’en 1894, presque 30
ans après son homologue britannique, et sans liens réels avec ce
dernier. Le Parti travailliste, créé en Grande-Bretagne en 1900 par
les syndicats, ne tenta jamais de s’implanter en Irlande
(même aujourd’hui, il est complètement absent du Nord).
Néanmoins, la classe ouvrière existait bel et bien en Irlande. Dans
le nord, fortement industrialisé, il y avait notamment une
industrie métallurgique et des chantiers navals (le
“Titanic” y fut construit...). Partout dans
l’île, des usines produisaient du tissu, et les marins et les
dockers jouaient un rôle fondamental dans le maintien des contacts
commerciaux avec la Grande-Bretagne et l’Empire
britannique.
C’est dans ce contexte que Connolly, après avoir dirigé sa
propre petite organisation au début des années 1890, revient en
Irlande en 1910 après avoir séjourné en Écosse et aux USA, ayant
appris son marxisme dans le premier pays, son syndicalisme dans le
deuxième.
En effet, pendant son séjour en Amérique, il avait participé à
l’IWW (International Workers of the World —
Travailleurs Internationaux du Monde), connu sous le surnom
“les Wobblies”, organisation syndicaliste
révolutionnaire. Au début, c’est ce genre
d’organisation qu’il chercha à créer en Irlande à son
retour, notamment par sa participation à la direction du syndicat
“général », l’IGTWU. Son objectif était donc de fournir
les bases ouvrières d’un futur mouvement nationaliste qui
serait, obligatoirement, aussi socialiste (voir encadré).
Mais l’échec de la politique du “Home Rule” et
l’éclatement du mouvement nationaliste après le début de la
guerre l’obligea à repenser sa stratégie.
Il adopta l’idée que, face au militarisme, il fallait se
servir de méthodes militaristes, en particulier de
l’insurrection, tradition bien enracinée dans le mouvement
indépendantiste irlandais et à ne pas confondre avec révolution
ouvrière. Il s’orienta de plus en plus vers l’aile
anti-guerre du mouvement républicain petit-bourgeois, en partie
ceux des Irish National Volunteers qui avaient refusé
d’appuyer la guerre, mais plus particulièrement vers
l’Irish Republican Brotherhood (IRB).
Républicains armés
L’IRB, fondée en 1907, était une organisation clandestine et
conspiratrice dont l’objectif était une insurrection en vue
d’arracher l’indépendance et qui perpétuait les
traditions d’utilisation de la « force physique” des
indépendantistes du 19ème et du 18ème siècles. L’IRB
n’avançait aucun programme social, n’allant pas plus
loin qu’une proclamation en faveur de l’égalité de
“tous les enfants de la nation” similaire à celle de la
révolution américaine de 1776 ou de la révolution française de
1789.
L’organisation de Connolly, l’Irish Citizen Army (ICA
— Armée citoyenne irlandaise) ne comptait pas plus de 200
militants. Créée comme une véritable milice pour défendre les
grévistes contre les attaques des nervis des patrons lors du grand
lock-out de 1913, une fois la grève retombée, son activité
principale devint l’entraînement militaire des adhérents,
comme noyau de la future armée populaire.
Néanmoins, au niveau organisationnel, l’ICA fut calquée sur
n’importe quelle armée bourgeoise : accent mis sur le pouvoir
des officiers et sur la discipline et la propreté, discussion
politique minimale.
L’idée d’une fusion entre l’ICA et l’IRB
était donc tout à fait logique. Connolly, le socialiste, était prêt
à faire un front unique avec les nationalistes révolutionnaires de
l’IRB afin de battre l’impérialisme britannique.
Son raisonnement était le suivant : il ne fallait pas perdre un
seul jour dans la préparation de l’insurrection
anti-britannique, pour empêcher une victoire britannique. Pour
Connolly, les conditions de la guerre étaient de loin les
meilleures possibles pour gagner l’indépendance. Pendant
l’année 1915, Connolly multiplia des appels à
l’insurrection. A tel point que son impatience a même fait
peur à l’IRB : il semble qu’au début de 1916 il fut
“enlevé” pendant quelques jours pour empêcher toute
action intempestive de sa part et le convaincre d’attendre le
soulèvement programmé pour le mois d’avril.
Connolly accepta et devint membre du Conseil militaire de
l’IRB, dont la tâche était de planifier l’insurrection.
Une “usine à bombes” fut créée dans le local du
syndicat dirigé par Connolly et, sept jours avant le soulèvement,
Connolly hissa le drapeau vert — symbole traditionnel des
républicains irlandais — au dessus du bâtiment et expliqua
aux militants de son Irish Citizen Army que les combats allaient
bientôt commencer.
Pendant ce temps, l’élément spécifiquement socialiste de la
politique de Connolly devint de plus en plus faible. Certes, il
continuait à dénoncer le capitalisme et à conspuer les réformistes.
Mais, sur le fond, il s’adapta à ses nouveaux alliés, les
nationalistes révolutionnaires de l’IRB : il prit la défense
de l’industrie irlandaise et avança une ligne peu
matérialiste sur la religion. Il écrivit un article qui finissait
par une prière en l’honneur de Saint Patrick (saint patron de
l’Irlande), “l’apôtre irlandais” qui, selon
Connolly, “typifia la conception spirituelle à laquelle la
race irlandaise aspira en vain.”
De même, il fit une série d’adaptations aux impérialistes
allemands qui, intéressés par tout ce qui pourrait affaiblir leurs
adversaires, avaient décidé d’appuyer financièrement et
militairement le soulèvement des Irlandais.
Ainsi son journal couvrit la trahison des dirigeants du SPD
allemand, qui appuyaient la guerre impérialiste du Kaiser,
prétendant qu’ils ne soutenaient qu’une “guerre
défensive” et donna une image radieuse d’une Allemagne
où tout le monde mangeait à sa faim, grâce à la prétendue
destruction des grands propriétés terriennes par les socialistes.
Les différences avec la politique de Lénine ne pouvaient être plus
flagrantes.
Lénine, aussi, allait recevoir de l’aide des impérialistes
allemands — les fameux “trains sous scellés”,
bondés de révolutionnaires russes, qui traversèrent
l’Allemagne après la révolution de février 1917 afin de
ramener non seulement Lénine, comme voudraient trop souvent nous
faire croire les anticommunistes, mais des représentants de tous
les courants anti-tsaristes.
Comme en Irlande, l’objectif des Allemands était clair : ils
voulaient affaiblir leur ennemi. Tout le monde le comprenait, y
compris Lénine et Connolly. Mais Lénine, à la différence de
Connolly, ne fit aucun compromis politique avec les impérialistes
allemands, et n’arrêta jamais de chanter les louanges des
socialistes qui furent emprisonnés pour leur opposition à la
guerre, tels que Rosa Luxemburg ou Karl Liebknecht.
La supériorité de la position de Lénine découlait de sa méthode
politique, et non d’une quelconque supériorité de
l’homme. Lénine avait cherché à renouer avec les éléments
fondamentaux de la méthode marxiste, notamment sur les questions de
la guerre, de l’Etat, de la question nationale et de
l’impérialisme. Connolly, par contre, s’est satisfait
d’un mélange de syndicalisme révolutionnaire,
d’insurrectionnisme à la Blanqui et d’une
historiographie mythique de la nation irlandaise (voir
encadré).
Lénine s’est concentré sur la création d’un parti de
militants, porteur d’un programme d’action et ayant des
racines profondes dans la classe ouvrière. Connolly, par contre,
oscillant entre une vision purement syndicaliste et une politique
insurrectionnelle, n’arriva pas à réunir plus que quelques
centaines de militants autour de lui.
L’insurrection est lancée
La plan de l’insurrection fut soigneusement établie : les
16.000 militants des Volontaires Irlandais que les conspirateurs
espéraient rallier seraient armés de 20.000 fusils qui seraient
fournis par un navire allemand, l’Aud. Les bâtiments-clés de
Dublin seraient pris par les rebelles et un gouvernement provisoire
serait établi.
Connolly, avec le dirigeant nationaliste Padraig Pearse, l’un
des principaux architectes du soulèvement, estima que le
soulèvement devrait pouvoir tenir bon. En effet, il n’y avait
que 6. 000 soldats britanniques et 9.500 policiers dans tout le
pays.
Mais le plan échoua. D’abord l’Aud fut prise par la
marine britannique et le capitaine la saborda, les fusils
disparaissant au fond de la mer. Ensuite, une manoeuvre
conspiratrice par l’IRB, impliquant un faux document dont
l’objectif était de provoquer la participation des
Volontaires, fut dénoncée, et la direction des Volontaires
abandonna la mobilisation. En même temps, les autorités
britanniques étaient mises au courant de tout et
s’apprêtaient à arrêter les dirigeants.
Les conspirateurs n’avaient que peu de choix : soit ils
allaient à l’aventure dans l’espoir de rallier les
masses à leur drapeau, malgré le manque de préparation, soit ils
attendaient l’arrivée des militaires... et des
bourreaux.
Le soulèvement fut repoussé d’un seul jour. Le lundi de
Pâques, Connolly prit le titre de commandant en chef des forces
républicaines à Dublin et lança l’insurrection. La Poste
centrale fut le quartier général du soulèvement, qui devint
rapidement très populaire. Néanmoins, le mouvement resta dans
l’optique d’une insurrection blanquiste, celle
d’une minorité agissante au nom de la majorité. Ainsi il ne
mobilisa pas plus de 1.300 militants, dont 150 de l’ICA de
Connolly. Dans leur écrasante majorité, les masses ne furent ni
mobilisées ni armées lors du soulèvement.
Un exemple militaire en dit long sur la politique de Connolly à
cette époque. Au troisième jour du soulèvement, les troupes
britanniques arrivèrent à la gare d’Amiens Street. Connolly
et Pearse décidèrent d’envoyer dix militants de l’ICA,
dirigés par un Volontaire, afin de construire et défendre une
barricade contre l’avancée anglaise. Des badauds voulurent
participer à la construction et se joindre aux insurgés, mais
l’officier Volontaire envoyé sur place refusa ces
propositions « parce que les ordres étaient sans appel : seuls des
Volontaires Irlandais et des soldats de l’Armée étaient admis
à participer aux opérations ».
En tant que dirigeant de l’IGTWU, Connolly avait joué un rôle
important dans le mouvement syndical irlandais, y compris lors de
la grève des marins de Dublin, lancée en automne 1915, qui avait
duré jusqu’à la veille de l’insurrection de 1916. Mais
il ne semble pas avoir considéré que les deux aspects de sa vie
politique — préparation d’une insurrection d’une
part, intervention dans le mouvement syndical de l’autre
— devait aller de pair.
Ceci est encore plus étonnant étant donné qu’en 1915 et 1916,
Connolly chercha consciemment à tirer les leçons des combats
historiques des masses, notamment des événements de Moscou à la fin
de 1905 et de Paris en 1830. Dans une série d’articles
étudiant ces événements, il conclut que la leçon principale était
qu’il fallait impliquer les masses populaires :
“Chaque difficulté qui existe pour le fonctionnement des
troupes régulières en terrain montagneux est centuplée dans une
ville. Et les difficultés vécues par une force populaire en
montagne sont résolues lorsqu’elle descend dans la rue, à
cause du soutien populaire.”
Mais il n’en fut pas ainsi à Dublin en avril 1916.
Ou plutôt si. C’est justement de “soutien
populaire” qu’ont joui les insurgés, — mais
seulement — ce qui n’était pas assez. Ce qu’il
fallait, mais cela aurait exigé une toute autre politique,
c’était la mobilisation de la population des principales
grandes villes d’Irlande dans des conseils ouvriers, la
création d’une véritable milice ouvrière et de masse,
l’organisation de comités dans les principales usines, le
tout lié à un programme de fraternisation avec les troupes
anglaises.
Mais cette politique-là Connolly ne pouvait la concevoir.
Ce qui devait se passer se passa : après 10 jours d’âpres
combats, qui coûtèrent la vie à 318 civils et détruisirent le
centre de Dublin, les impérialistes déchirèrent le drapeau vert et
le remplacèrent par le drapeau de l’Union, symbole de
l’exploitation et de l’oppression.
3.500 militants furent emprisonnés, 92 furent condamnés à mort. La
répression sévit à la campagne comme dans les villes. L’un
après l’autre, les principaux dirigeants de
l’insurrection furent exécutés, le dernier étant Connolly, le
12 mai. Le soulèvement avait été maté.
Le legs du soulèvement
Les britanniques souhaitaient que ce soit la fin de
l’histoire. Il n’en fut rien. L’insurrection et
son écrasement renforcèrent les sentiments nationalistes parmi les
masses et coupèrent de plus en plus ces dernières des dirigeants
pro-impérialistes. Les principaux gagnants furent Sinn Féin
(“Nous seuls”), tendance nationaliste bourgeoise fondée
à la fin du 19ème siècle qui s’était opposée à
l’écrasement de l’insurrection de Pâques.
Après une victoire écrasante aux élections législatives de 1918,
Sinn Féin créa un parlement indépendant, un gouvernement et une
armée en janvier 1919. Craignant la contagion indépendantiste
ailleurs dans leur empire, les impérialistes britanniques
envoyèrent 40.000 soldats afin d’écraser la résistance. Une
véritable guerre civile éclata et se poursuivit jusqu’en
juillet 1921, quand les pourparlers commencèrent.
Mais Sinn Féin, nationaliste et bourgeois, trahit le mouvement
indépendantiste en acceptant le traité de Partition de 1922, qui
partageait l’île entre le nord-est industriel et protestant,
demeurant sous contrôle britannique et le sud rural et catholique,
qui devenait la République d’Irlande.
Le combat lancé par Connolly et 1916 s’acheva non pas par une
victoire des travailleurs mais par un demi-échec à la fois pour les
impérialistes et les indépendantistes, et par le renforcement des
divisions politiques, économiques et religieuses entre le Nord et
le Sud, divisions qui existent toujours et qui constituent la toile
de fond des combats actuels.
Lénine comprit l’importance d’une politique juste face
à la question nationale quand, analysant l’insurrection de
1916, il attaqua tous ceux qui repoussaient l’idée même que
les questions nationales et sociales puissent s’entremêler
dans la révolution ouvrière :
“Croire que la révolution sociale soit concevable sans
insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe,
sans explosions révolutionnaires d’une partie de la
petite-bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement de masses
prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes
contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc.
— c’est répudier la révolution sociale. (...) Quiconque
attend une révolution sociale ‘pure’ ne vivra jamais
assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un
révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est
une véritable révolution.”
Le legs de Connolly est important, parce qu’il a refusé de
plier le genou face à l’impérialisme et parce qu’il a
cherché à trouver une réponse ouvrière à l’oppression du
peuple irlandais. Et, comme l’avait souligné Lénine,
l’exemple irlandais s’est fait sentir partout dans le
monde. Loin d’être un exemple isolé, le soulèvement de 1916
n’a constitué que l’étincelle la plus brillante des
rébellions des peuples opprimés contre l’impérialisme pendant
la première guerre mondiale, toutes malheureusement peu connues, de
l’Afrique au Vietnam, en passant par Singapour.
La tragédie de Connolly, c’est que, à la différence de
Lénine, il ne comprit pas l’échec fondamental de la Deuxième
Internationale et de ses deux piliers principaux, le syndicalisme
et le programme confus et fortement objectiviste avancé par
l’écrasante majorité des dirigeants.
Lénine avança le besoin d’une nouvelle Internationale, et,
enfin, dans le mouvement révolutionnaire de 1917, d’un
nouveau programme, afin de mener à bien l’insurrection
ouvrière.
Connolly appuya une collaboration de classe blanquiste avec des
éléments de la bourgeoisie révolutionnaire. Son manque de clarté
sur les questions-clés du programme et du parti, son refus de
mobiliser les masses et son incapacité à rompre avec les méthodes
conspiratrices l’ont condamné à l’échec.
Néanmoins, son courage et son dévouement à la cause des exploités
et des opprimés n’ont jamais flanché, et il faut saluer sa
mémoire pour son espoir, exprimé au plus sombre moment de la
guerre, qu’une insurrection en Irlande contre
l’impérialisme britannique pourrait aller encore plus loin
:
“En commençant ainsi, l’Irlande pourrait encore mettre
feu à une conflagration européenne qui ne s’éteindra que
lorsque le dernier trône et la dernière action capitaliste seront
consommés sur le bûcher funéraire du dernier seigneur de la
guerre.”
Connolly, Trotsky et la révolution
permanente
Certains ont suggéré que Connolly avançait une idée similaire à
celle de la révolution permanente de Trotsky, parce qu’il
soutenait que tout combat pour l’autodétermination en Irlande
serait, inévitablement, un combat contre le capitalisme et la
propriété privée.
Il résuma son hypothèse par la phrase, bien connu de la gauche
irlandaise : “La cause de l’Irlande est la cause du
Travail ; la cause du Travail est la cause de
l’Irlande.” En fait — et les événements de 1916
le confirment — les positions de Connolly et de Trotsky
furent très éloignées l’une de l’autre.
Pour Trotsky, l’époque des révolutions bourgeoises était
passée ; la bourgeoisie n’était plus capable de lutter de
façon efficace pour “ses” propres revendications telles
que l’autodétermination, contre le despotisme aristocratique
etc.
Dans ces circonstances, pour réussir, les luttes pour les libertés
démocratiques doivent être menées par les travailleurs et les
masses populaires. Ces forces-là ne sauraient s’arrêter aux
simples revendications démocratiques bourgeoises et iraient plus
loin, vers la seule résolution possible à de tels problèmes à cette
époque : la révolution ouvrière et la destruction du
capitalisme.
Pour Connolly, par contre, le rapport entre lutte nationale et
lutte ouvrière n’était nullement lié au changement
d’époque et à la faiblesse de la bourgeoisie révolutionnaire,
mais plutôt à la spécificité de l’histoire pré-coloniale de
l’Irlande.
Connolly, fortement influencé par les historiens nationalistes
irlandais, prétendait que, jusqu’à l’occupation de
l’Irlande par les bourgeois anglais, l’île avait été
l’arène d’une société démocratique basée sur une
propriété communale — une espèce de « communisme
primitif”. Retrouver la nation irlandaise impliquait aussi
retrouver ses prétendues formes de propriété originelles:
“Il n’existe qu’une seule solution à
l’esclavage de la classe ouvrière ; cette solution
c’est la république socialiste, un système de société où la
terre et toutes les maisons, les chemins de fer, les canaux, les
ateliers et tout ce qui est nécessaire au travail sera possédé et
contrôlé comme propriété commune, comme la terre de l’Irlande
fut possédée par les clans de l’Irlande avant que
l’Angleterre n’introduise le système capitaliste parmi
nous, à la pointe de l’épée.”
Connolly avait deux fois tort. D’abord, comme Marx l’a
expliqué, l’Irlande n'était nullement l’exception à la
règle générale du développement économique européen. Loin
d’être un système de “communisme primitif”
(caractéristique des sociétés avant le moindre développement des
classes), l’Irlande d’avant l’invasion anglaise
constituait une forme particulière de féodalité.
Mais le problème fondamental dans sa position n’était pas
d’ordre académique et historique, mais plutôt d’ordre
politique, au niveau du programme qui découlait de son
analyse.
La position de Connolly (partagée par Rosa Luxemburg) selon
laquelle le marché capitaliste avait rencontré ses limites et ne
pouvait plus s’étendre l’amenait à la conclusion
qu’une Irlande indépendante ne pouvait se développer que sur
les bases du socialisme. Ainsi, il sous-estimait la question
fondamentale du rôle traître de la bourgeoisie coloniale dans le
combat national, et eut une forte tendance à attendre la résolution
spontanée de la question.
Son rôle lors de l’insurrection de 1916 montra que de toute
évidence il comprenait le rôle d’une direction, mais de façon
purement militaire. Croyant que l’Irlande indépendante serait
obligatoirement socialiste, il ne comprit pas le danger de se lier
totalement à la bourgeoisie nationaliste et ne fit rien pour
organiser les travailleurs de façon indépendante.
Ainsi, malgré son courage et sa volonté, Connolly n’arriva
pas à surmonter, dans les faits, le legs objectiviste, et au bout
du compte passif, du centrisme de la Deuxième Internationale.
Sa méthode donc peut être rapprochée de celle de Trotsky, mais avec
les trois précisions suivantes :
En aucun sens Connolly n’avait la compréhension dialectique
et léniniste du Trotsky de 1917.
Pour autant que Connolly comprit le lien entre le combat pour
l’indépendance et celui pour le socialisme, ce fut de façon
purement spontanée et objectiviste, en un mot centriste, comme le
Trotsky de 1905.
Pour autant que Connolly comprit le rôle d’une direction, ce
fut de façon blanquiste, pour la seule tâche de
l’insurrection, qui ne serait nullement l’action des
masses organisées en conseils et dans un parti, mais comme minorité
agissante, capable d’arracher le pouvoir pour et à la place
des masses.
Commentaires